Du design thérapeutique

Réflexion sur le droit à l'attention (pratique et perceptive).

À propos

Pour le droit à l’attention

Si les transformations actuelles paraissent comme des opportunités, elles peuvent aussi être des menaces. Qu'elles soient écologiques, énergétiques, technologiques, numériques ou autres, elles modifient nos milieux de vie et les objets qui les composent. Ces milieux n'ont cessé, ne cessent et ne cesseront d'évoluer. C'est une évidence. Dans ce contexte évolutif permanent, de nombreux objets sont inventés et développés. De nouvelles fonctions, de nouvelles formes et de nouveaux signes adviennent et nous environnent. Mais, quelles sont les intentions de ces objets qui nous entourent ? Quel est leur impact sur nos vies ? Il semble que ce contexte prolifique nous demande de redoubler de vigilance. Il ne s'agit pas tellement de mépriser ou d'éviter certains objets, mais plutôt de leur prêter attention.

Autant les objets qui nous entourent peuvent nous aider à prendre soin de nous, autant ils peuvent se montrer toxiques pour nos milieux et pour nous-même. L'objet est à la fois un poison et un remède, un pharmakon (lien externe) . Il peut aussi bien améliorer que détruire.

Praticable

L'attention pratique existe dans une infinité de pratiques attentionnelles comme le (dé)réglage, le (dé)montage, le (dés)assemblage, la (dé)formation, le (dé)placement, la (dés)activation, le (dé)ménagement, la (dé)composition, etc. Ces pratiques sont toujours manuelles et se réalisent toujours avec des objets maniables ou manipulables (Illich).

Cependant, un objet praticable n'est jamais complètement praticable. C'est la part d'attention pratique possible sur son cœur technique qui fait de lui un objet praticable. Au-delà des fonctions, proposer une marge de manœuvre sur le cœur technique d'un objet est une invitation à jouer avec le matériel, le matériau et la matière. C'est jouer avec les forces, les courants, les tensions, les énergies, avec le jeu même existant entre deux pôles. Par exemple, le potentiomètre (étymologiquement potentiel- et -mètre) d'une guitare électrique qui permet de contrôler le volume, la tonalité et certains effets sonores, agit directement sur les capacités techniques de l'instrument, dont les micros. Un programme, un automate, un dispositif (Agamben) et tout objet conditionnant l'individu n'est pas un objet praticable. Un objet praticable est un objet de soin et un objet soignable. C'est un objet d'individuation (Stiegler). Faire un objet dont les possibilités de réglage ne concernent pas son cœur technique ne forme pas un objet praticable et peut former des objets qui nous font croire, voire qui nous demande de nous comporter comme si nous croyions, en une pseudo-liberté d'attention. Le design, tel qu'il est soutenu ici, demande de l'attention.

La part d'attention pratique de l'objet n'est donc pas réglée d'avance. Elle n'assigne pas l'individu à des usages et à des comportements, mais elle ouvre à des pratiques . C'est un espace blanc (le -able de praticable, étymologiquement blanc), un espace de liberté dans l'objet qui permet une infinité de pratiques. Cependant, tous les objets ne sont pas des objets de design. Certains objets sont incurables, ou plus précisément déterminés formellement à être incurable. Ils ne peuvent proposer d'espace de liberté, ne peuvent se doter d'une part d'attention possible, qu'elle soit pratique ou perceptive.

Perceptible

Enfin, l'attention perceptive demande, dans la conception d'un objet, une recherche d'authenticité. Elle existe dans l'étude, l'observation, l'analyse, la compréhension, l'identification, la présentation, la découverte et une infinité de pratiques attentionnelles qui permettent l'émergence et le partage de savoirs. La perceptibilité est la capacité d'un objet à être perçu par l'expérience sensible et à en faire une connaissance. Faire un objet perceptible ne consiste pas à concevoir un objet de médiation, un objet intermédiaire. Il ne s'agit pas non plus de faire médiation dans l'objet, autrement dit d'ajouter des explications sur la forme de l'objet, et encore moins de faire de ses explications des éléments ludiques, même par souci de compréhension. La narration parce qu'elle couvre l'objet d'une scénarisation, l'illustration parce qu'elle couvre l'objet de représentations, la perspective parce qu'elle assigne à un point de vue, la notification parce qu'elle couvre l'objet de stimulus, le symbole parce qu'il couvre l'objet de citations, ainsi que l'ensemble des techniques de persuasion qui provoquent des pertes d'attention. Penser la perceptibilité d'un objet, c'est faire la part des choses entre la présentation et la représentation, entre le signe et le symbole, entre le style et la forme. La recherche d'authenticité demande une réflexion sur les savoir-faire du design.

Un objet perceptible est un objet dont la forme manifeste clairement l'utilité, la structure et le fonctionnement, de manière à pouvoir le comprendre et veiller sur son état. La perceptibilité d'un objet ne réside pas dans sa fonction, mais bien dans sa forme. Cependant, la perceptibilité n'est pas non plus une promotion de la transparence en tant que valeur dominante. La pratique de design consiste à faire advenir un objet dont la forme convient à son milieu. Faire de la transparence, le mot d'ordre de la perceptibilité, équivaut à promouvoir autre chose que ce qu'il convient de faire. Le design n'est pas du marketing, n'est pas de la gestion et n'est pas non plus de l'ingénierie. Il ne préfigure pas, il ne promeut pas, il ne valorise pas, il ne préconise pas, il ne persuade pas, mais il propose. Le design, comme nous le définissons ici, laisse une part d'attention perceptive possible. Et, c'est cette part d'interprétation possible de l'objet qui fait de lui un objet perceptible. Un tel design découvre les objets de ce qui ne nous permet pas de porter attention à eux.

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