ÉTUDE DE TEXTES

« La fausse évidence du lien hypertexte » de Jen Davallon et Yves Janneret et « Reflective Design » de Phoebe Sengers, Kristen Boehner, Shay David et Joseph ‘Jofish’ Kaye.

Nous accordons à l’hypertexte une vaste palette de vertus, comme s’il, à lui seul, nous guiderait vers une mutation culturelle, et vers un changement de paradigme profond entre le lecteur et l’auteur. Plus qu’un objet nouveau, il fait figure de renversement ! Certes, l’hypertexte semble communiquer une idéologie culturelle forte et des valeurs politiques inverses à nos logiques pyramidales. Cependant, il en convient de revenir sur ces « évidences », sortir de sa propre promotion, afin d’établir une véritable recherche scientifique. Pourquoi avoir conféré l’idée d’une mutation culturelle à l’hypertexte ? Et pourquoi est-ce apparemment si évident ? D’ailleurs est-ce si évident que ça ? L’article, écrit par Jean Davallon et Yves Jeanneret, intitulé « La fausse évidence du lien hypertexte » est en quelque sorte une étude sémiotique de l’hypertexte. Rédigé après une intervention à la conférence internationale francophone des sciences de l’information et de la communication à Bucarest en 2003, ce texte traite aussi bien de sa sémiotique implicite que sa différence avec le texte linéaire, texte classique détenant une inscription médiatique.

Se couper des évidences, étudier, voire se détacher des valeurs dominantes et établies dans notre société pour en identifier de nouvelles, pour repérer des angles morts, pour trouver et découvrir de nouveaux terrains d’étude et de conception, est également une approche proposée par Phoebe Sengers, Kirsten Boehner, Shay David et Joseph ‘Jofish’ Kaye, dans l’article intitulé « Reflective Design ». À l’image d’un guide pour concepteurs, ce texte nous présente les fondements, les principes et les stratégies du design réflexif. Basé sur la théorie critique, le design réflexif se veut être une pratique inhérente et cruciale à la conception, qui nous permettrait tant de développer de nouvelles stratégies de conception et de nouvelles possibilités techniques, que de comprendre pourquoi certains aspects de la vie ne sont pas traités. Liés, voire complémentaires, ces deux articles tiennent tous deux de la recherche scientifique. L’un a pour volonté de déchiffrer ce qui est apparemment évident en prenant pour objet d’étude le lien hypertexte, et l’autre nous offre les moyens, voire même les outils intellectuels pour parvenir à une meilleure visibilité, lisibilité et compréhension de nos évidences.

Dans un premier temps, nous verrons à l’aide du texte de Phoebe Sengers, Kirsten Boehner, Shay David et Joseph ‘Jofish’ Kaye quels sont les fondements, principes et stratégies du design réflexif. Dans un second temps, nous étudierons ce qu’appellent Jean Davallon et Yves Jeanneret, les « miroirs du lien hypertexte », c’est à dire ce que l’hypertexte reflète en terme d’idéologie et de sémiotique. Nous aborderons également, le lien hypertexte sous son propre usage, dans l’intention de le considérer non pas comme un texte, mais bien comme un dispositif médiatique. Enfin, nous essayerons tout au long de cette étude de comprendre en quoi la critique de Jean Davallon et Yves Jeanneret tient du design réflexif.

Le web 2.0, les Smartphones, l’ordinateur, et l’ensemble des Nouvelles Technologies de l’Information et la Communication, sont autant d’exemples qui démontrent une fois de plus que les technologies ont un impact évident sur nos manières de vivre et sur l’organisation des activités et des relations humaines. Concevoir une technologie, c’est déterminer les expériences de nos vies quotidiennes. En effet, les décisions prises, inconsciemment ou consciemment, par les concepteurs de la technologie entrainent inévitablement une transformation des comportements et des habitudes des utilisateurs de cette technologie. Il devient donc nécessaire, pour ces concepteurs, de faire des choix stratégiques, de prendre les bonnes décisions pour nous conduire à une meilleure qualité de vie. Comment procèdent-ils ? Comment peuvent-ils procéder ? Et comment peuvent-ils traiter et trouver des terrains de conception habituellement mis à l’écart dans leurs approches ? L’article « Reflective design », de Phoebe Sengers, Kirsten Boehner, Shay David et Joseph ‘Jofish’ Kaye, nous proposent quelques pistes et outils de recherche, afin de mener à bien ces prises de décisions.

Le design réflexif tient de la réflexion critique, principe de base de la conception. Elle permet autant d’identifier des valeurs, des pratiques et des expériences, de repérer des angles morts dans l’interaction homme-machine, que d’ouvrir de nouveaux terrains de conception, et de développer de nouvelles stratégies de conception. La réflexion critique est fondée sur la théorie critique. Elle est un moyen d’acquérir une prise de conscience des forces et des programmes souvent inconnus. Sans réflexion critique, nous adoptons inconsciemment des attitudes, des valeurs, des pratiques et des identités que nous pourrions ne pas intégrer consciemment. Il s’agit d’une pratique nécessaire pour l’existence de la liberté individuelle et pour notre qualité de vie dans l’ensemble de la société, mais je pense que sur ce point tout le monde comprendra la nécessité de réfléchir.
Les fondements du design réflexif font suite à un ensemble de questions, lié à l’interaction entre l’homme et à la machine. Comment les utilisateurs peuvent-ils réfléchir sur la place de la technologie dans leur vie de tous les jours ? Comment la réflexion peut-elle devenir partie intégrante de la conception ? Nous allons donc énumérer les six fondements du design réflexif proposés dans cet article.

Nous retrouvons comme premier fondement du design réflexif, la conception participative. Les adeptes de la conception participative ont pour volonté de faire évoluer des systèmes et les pratiques de conception. Soutenir les valeurs démocratiques tout au long du processus de conception, tel est l’objectif de la conception participative. De nature flexible et rétroactive, cette démarche a pour principe d’interagir avec les différents acteurs concernés du processus de conception. Parler de conception participative, c’est donc reconnaître une politique de la pratique du design. Les valeurs des utilisateurs et des concepteurs peuvent être alors confrontées et examinées au sein d’une collaboration, à l’image des modèles informatiques peer-to-peer[1]. Ces valeurs que nous détenons inconsciemment en commun, peuvent être réétudiées par cette pratique.

Le deuxième fondement du design réflexif est la conception de valeurs sensibles. Elle apporte des questions de valeurs dans la pratique du design. Questions relatives aux valeurs que veulent les intervenants, aux valeurs qui doivent être explorées et aux valeurs qui ont, consciemment ou inconsciemment façonnées la conception. La conception de valeurs sensibles peut s’effectuer sous trois méthodes, au travers d’enquêtes conceptuelles qui utilisent la philosophie morale (afin d’identifier les parties prenantes, des valeurs fondamentales), d’études empiriques qui s’appuient sur des méthodes de sciences sociales (pour comprendre la démarche intellectuelle des différents acteurs), et enfin des enquêtes techniques (en vue d’étudier les relations entre les décisions techniques spécifiques, les valeurs et les pratiques). La conception de valeurs sensibles ne donc s’entreprendre sans une vision critique de nos valeurs. Ceci nous amène alors au troisième fondement du design réflexif, la conception critique.

Un designer critique conçoit des objets non pas en fonction de ce que souhaitent les utilisateurs, mais pour offrir aux individus de nouvelles manières de regarder le monde et le rôle des objets dans notre vie quotidienne. La conception critique peut s’employer par différentes stratégies, dont celle de la « fiction de valeur ». Phoebe Sengers, Kirsten Boehner, Shay David et Joseph ‘Jofish’ Kaye nous présentent son fonctionnement : « plutôt que de la science fiction, qui prend des valeurs existantes tout en projetant de nouvelles technologies dans l’avenir, la fiction de valeur emploie la technologie existante, mais projettent un nouvel ensemble de valeurs qui sont incorporés en eux [2]». Très souvent de nature provocatrice, la conception critique encourage à la réflexion. Cependant l’effet inverse est envisageable. Si les individus n’assimilent pas le caractère ironique et subtil, la réflexion est refusée, et les objets créés ne sont pas examinés.
C’est pourquoi une conception ludique, quatrième fondement du design réflexif, peut nous conduire à une meilleure accessibilité à la réflexion critique. Les activités ludiques ne sont pas simplement une question de divertissement. Elles peuvent aider les individus à développer de nouvelles valeurs, à comprendre de nouvelles choses, et à entreprendre de nouvelles réflexions. La conception ludique favorise donc l’engagement dans l’exploration et la production de sens.
Apporter des valeurs inconscientes à l’avant est également l’objectif du cinquième fondement du design réflexif, la pratique critique de la technique. Elle permet de créer des alternatives techniques, lorsque les intervenants du processus de conception sont confrontés à des impasses techniques. Sa fonction est de nous permettre de relever des aspects techniques non-traités et significatifs de l’activité humaine. Les stratégies proposées par la pratique critique de la technique permettent d’assurer le progrès technique.

Le dernier fondement du design réflexif est la réflexion en action. Elle se présente comme un terrain d’entente entre théorie et pratique. La théorie offre en quelque sorte un regard sur le monde, souvent au travers d’un ensemble de principes et de problèmes abstraits. Celle-ci a généralement besoin de certains éléments déclencheurs pour être stimuler. Cette méthode jongle entre les actes et le savoir. La réflexion tient alors de l’action et réciproquement.
Les fondements du design réflexif ne peuvent également s’assimiler sans ses grands principes. Faire usage de la réflexion pour découvrir les limites de la pratique de la conception et pour re-comprendre le rôle des concepteurs dans le processus de conception, aider les utilisateurs à réfléchir sur leur vie quotidienne, soutenir le scepticisme et la réinterprétation, accepter le rejet des utilisateurs de telle ou telle technologie, faire de l’action une partie intégrante à la réflexion, permettre et encourager un dialogue entre les concepteurs et les utilisateurs, tels sont les principes du design réflexif. Les concepteurs ou autres intervenants dans le processus de conception doivent alors prévoir une certaine souplesse d’interprétation, fournir une rétroaction riche et dynamique aux utilisateurs avec un droit de participer, développer des technologies pour apprendre davantage sur certains aspects encore non-traités, et jouer avec des méthodes d’inversion dans la conception pour repérer des nouveaux champs de recherche.

L’article, « La fausse évidence du lien hypertexte », de Jean Davallon et Yves Jeanneret, semble tenir du design réflexif, et d’une manière plus générale de la réflexion critique, dans le sens où ces deux auteurs repensent des représentations et des valeurs dominantes. Ils tentent de remonter jusqu’au cœur technique du lien hypertexte pour comprendre son affiliation à la signification d’une mutation culturelle. En effet, ils nous présentent tant ce que reflète le lien hypertexte, que le pourquoi de ce reflet. Nous pourrions rapprocher cette étude à la pratique critique de la technique du design réflexif.

Dans un premier temps, Jean Davallon et Yves Jeanneret, se fondent sur une opposition entre le texte classique et linéaire et l’hypertexte, pour nous dresser une première description. L’hypertexte est constitué de nœuds (où se trouve le contenu réduit sous différentes formes, éléments informationnels, paragraphes, images,…) et de liens (notes, références, boutons,…). Il permet une connexion informationnelle, où le lecteur prend possession du texte, et quitte d’une certaine manière le rapport de soumission propre au texte linéaire. Le lecteur est auteur de sa lecture ! C’est l’arrivé d’une nouvelle notion, l’empowerment[3] informationnelle. L’hypertexte change et renverse les rapports entre auteur et lecteur, et de ce fait marque un basculement idéologique. Contrairement aux régimes documentaires classiques, il s’affranchit de toute situation sociale et inscription médiatique, grâce à sa dématérialisation (informatisation du texte), et donc peut naviguer au delà des sphères culturelles tout en acceptant l’interprétation et la réappropriation. Jean Davallon et Yves Jeanneret parle ici d’une méta-sémiotique implicite, dans le sens où la technicité du lien hypertexte met en scène une idéologie culturelle et politique.
Dans un second temps, l’hypertexte est abordé sous l’angle de son usage. Considérer comme un signe passeur, dénomination donnée à l’hypertexte par Jean Davallon et Yves Jeanneret, il permet à l’usager de passer d’un site à un autre, ou d’un élément à un autre sur un même site. L’hypertexte peut être perçu sous deux approches, celle de la circulation (entre ou dans des documents) et celle de la situation de réception d’objets culturels. En effet, le lien hypertexte peut anticiper des usages, créer des situation de choix pour l’usager (qui choisit ou non d’activer le lien). Les signes passeurs sont des traces d’usages. Ils marquent le fait que le producteur du site a consulté tel ou tel site. Ils proposent des usages aux utilisateurs du site sous la forme d’usages anticipés. Le producteur laisse une trace de ce qu’il a fait, et de ce qu’il faut faire.
Cette analyse détaillée du lien hypertexte nous amène alors à considérer le texte informatisé comme un dispositif médiatique. Nous ne pouvons plus le penser sans la technique qu’il emploie, et sans les usages qu’il crée.

Le design réflexif est une pratique qui ouvre les champs de recherche. Elle aide les intervenants du processus, à repérer des valeurs et des espaces de conception non-traités, à questionner et modifier leur pratique de conception, et enfin à encourager et intégrer la réflexion au niveau de la conception, la production et l’utilisation. La réflexion critique est à la base du design réflexif. Elle est aussi exercée dans l’étude proposée par Jean Davallon et Yves Jeanneret. Nous nous sommes immergés au sein de la technicité du lien hypertexte afin d’assimiler sa sémiotique et comprendre son affiliation à une idéologie culturelle, celle d’un modèle distribué et décentralisé aux multiples connexions. La critique, et non le jugement, est une pratique qui bouleverse, renverse, oppose, valorise, favorise, ouvre ! Plus que nécessité, elle est à la genèse du progrès.


[1] Traduction de l’anglais : Pair à pair

[2] Phoebe Sengers, Kirsten Boehner, Shay David et Joseph ‘Jofish’ Kaye, Reflective Design, Chap. Value Sensitive Design, New York, 2005.

[3] Définition selon Marie Hélène Bacqué : « Processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action, de s’émanciper. » (Source M.-H. Bacqué, L’intraduisible notion d’empowerment vue au fil des politiques urbaines américaines, Territoires, n° 460, 2005.)


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