DESIGN 03
LES CHRONIQUES À L’EMPORTE-PIÈCE

Les discussions avec mes grands parents sont très souvent nourrissantes. C’est évident. Mais cette fois-ci, notre conversation de l’après diner m’a provoqué une véritable éruption d’idées. Voilà ce que je me suis entendu dire à mes grands-parents : « Il y a des gens cons et des gens pas cons comme il existe des objets cons et des objets pas cons ». Bon… c’est peut-être la première fois que je me cite, mais j’espère que vous et moi, sommes plutôt d’accord sur ce point. C’est plutôt difficile de discuter, de « commercer » avec les gens cons. J’ai souvent l’impression de parler à un mur, de parler à quelque chose qui parle devant moi, qui débite du mot en te faisant croire, ou pire en te demandant de croire que c’est toi, le mur ! Et dans une situation aussi pathétique que celle-ci, je me fais passer pour un con afin de satisfaire sa demande, et que dans sa satisfaction il puisse, par lui-même, comprendre sa connerie. Oui c’est pathétique, et je ne parle pas des gens cons mais de ma réaction. Et en même temps ? Quoi faire quand on discute avec les cons, enfin qu’on fait semblant de discuter, ou mieux, quand l’autre se sert de vous pour discuter avec lui même à travers vous ?

Solution 1 : Vous lui dites : T’es con ! Celui-ci rétorque, avec une flopée d’arguments bien dissimulés pour vous dire que c’est vous, le con ! Mieux, si le fameux con est bien mûr, et que vous n’êtes pas suffisamment armé ou protégé envers ces spécimens, vous risquerez de croire effectivement que c’est vous, le con. C’est ensuite dans cette situation, que vous finissez par lui rendre raison, même si le con de toute façon a pour lui toujours raison. Soumis donc à son autorité, vous vous disposez à lui.

Solution 2 : Vous travaillez le con pour lui faire quitter son état de con ! Pas évident, n’est-ce pas ? Cette tache, si vous vous y confrontez, s’avère tout aussi amusante qu’éprouvante. Vous êtes face à un con, qu’il soit objet ou personne, et vous optez pour chercher, fouiller, rencontrer en lui, autre chose qu’un con, voire l’antipode même d’un con. En effet, il semble que des gens ou des trucs peuvent être con de temps en temps.

Pour mon cas, et je penses que mon entourage en témoignera, il m’arrive d’être con occasionnellement. Je peux affirmer cela, parce que j’ai la sensation d’être con de temps en temps, de fermer des portes, de bloquer toutes invitations à celles ou à ceux qui souhaiteraient échanger avec moi. J’ai, dans ces moments, l’impression d’avoir perdu la capacité ou être dans l’incapacité même de partager, de commercer avec quelqu’un ou quelque chose. Je ne m’énerve pas, mais je suis emporté, complétement envahi, transcendé aveuglement par un état où l’autre doit être et est de toute façon à mon service. C’est au sein de notre « échange » (les guillemets sont nécessaires ici), que je vais lui bloquer toutes libertés, toutes marges de manœuvre. L’autre, mon « interlocuteur » (encore des guillemets), ne peut même plus ne pas être d’accord avec mon discours. Ce sont des situations où je me trouve en général, devant une personne ou une foule entière, tout simplement seul, tout simplement con. Voilà, j’espère sincèrement que ces moments sont plutôt exceptionnels. Et je vous avoue que je fais l’exercice quotidien de ne pas être emporté par cet état, avec l’objectif de supprimer définitivement ce personnage, ce « moi con » qui n’est pas moi. Parler de moi me permet de revenir sur la Solution 2, celle de travailler le con pour lui faire quitter son état de con. Et en l’occurrence, le con ici c’est « moi », ou plutôt le « moi con » (les guillemets sont de mises une fois de plus). J’essaye d’éviter cet état de con. Cela me transforme en con, en un personnage. C’est pourquoi, je fais l’exercice de présenter des marges de manœuvre, de toujours laisser la possibilité à celle, celui ou à ce qui est placé devant moi d’avoir la possibilité de ne pas être d’accord avec moi. Le con est un personnage que l’on peut incarner, en se munissant des stratagèmes de la dialectique éristique, tels que l’insulte, l’énervement, les citations, la caricature, la dispersion des questions, la provocation… Mais l’idée d’avoir toujours le dernier mot, comme on dit, cela me dégoute ! C’est pourquoi, je cherche là où l’on peut donc échanger, trouver un terrain, comme une piste de dance. Quand je discute avec quelqu’un dans ces conditions, c’est, comment dire, un délice ! Il y a du rebond. Comme quand on crée seul, à deux ou plus, il y a du rebond. Donc, la solution 2 : « Vous travaillez le con pour lui faire quitter son état de con », signifie peut être s’écouter soi-même, voir si vous n’êtes pas déjà emporté par cet état et si vous offrez des marges de manœuvre. Si c’est le cas, je pense que c’est déjà un bon point. Si non, je vous invite à faire l’exercice de quitter, lorsque ça vous prend, cet état de con. Une fois que vous n’êtes plus con, vous pourrez, je pense, commercer avec quelqu’un ou quelque chose, avec l’autre, votre partenaire, votre environnement, et tout ce qui est devant vous. Mais encore faut-il que, ce qui est placé devant vous, ne soit pas con. Alors, là c’est difficile ! Surtout que ça peut être blessant de dire à l’autre qu’il est con. Et je ne vous conseille pas de sortir ce texte pour convaincre l’autre qu’il est con…

– Écoute Jean-Marie, je pense que là tu es emporté par ton état de con. Je ne peux plus ne pas être d’accord avec toi.
– Pardon Marine, merci de me ramener dans l’échange. Je ne t’ai laissé aucune marge de manœuvre, je suis désolé. J’espère que cela ne t’a pas gêné d’être à mon service, soumis à mon autorité comme disposé à moi et à mon discours ?
– Non, tu me connais. J’adore quand tu te prends en main, que tu parles tout seul des heures à me dire que c’est moi la conne, j’ai vraiment l’impression de servir à quelque chose.

Cela serait, à mon avis, faire un très mauvais usage de ce texte… vous pouvez essayer, mais je pense qu’il n’y a que Jean-Marie et sa partenaire pour réagir comme ça. Généralement, on s’énerve… Du style : « Putin, mais t’es con ou tu le fais exprès ?! » Et je pourrais d’ailleurs vous écrire d’autres dialogues fictifs comme les querelles de couples sur le dernier yaourt, les débats politiques télévisés sur le mariage homosexuel, etc. Mais je pense que j’en ai dit assez pour le moment.

Si je vous parle de ça, c’est que le con m’intéresse fortement, et que j’ai remarqué que cet état, ce personnage se manifeste aussi chez les objets. Je débute tout juste mes observations sur les relations entre les gens cons avec les gens cons, les gens cons avec les gens pas cons, les gens pas cons avec les gens pas cons, et je m’apprête aujourd’hui à étudier aussi celles entre les gens cons avec les objets cons, les gens cons avec les objets pas cons, puis les gens pas cons avec les objets cons, et enfin les gens pas cons avec les objets pas cons. La distinction entre les êtres humains et les artefacts se dissipe et semble disparaître au fil de mes observations. Cet exercice m’amène à penser au delà de la séparation entre les hommes et les objets. L’objet, définissant étymologiquement ce qui est placé devant, me conduit à continuer mon étude avec cette formule : X et ce qui est devant X. L’unité X pouvant être absolument tout. C’est pourquoi je continue mes observations aussi sur les relations entre les objets cons avec les objets cons, les objets cons avec les objets pas cons, et enfin les objets pas cons avec les objets pas cons. Peut-être que je fais fausse route, j’en sais rien à vrai dire. Mais il est clair que j’ai déjà repéré des objets qui sont cons, d’autres cons de temps en temps, et certains pas du tout. Des situations, comme celle du logiciel informatique qui s’éteint spontanément. L’ordinateur vous transmet alors un communiqué, qui vous dit « le logiciel a fermé spontanément », vous laissant alors le « choix » (là aussi les guillemets sont importants) entre « Ok » ou « Annuler ». C’est aujourd’hui une situation courante. Il y en a des plus drôles, des plus graves, et il en existe d’autres peut-être plus intéressantes pour mon étude. Je suis au début de mes observations, même si j’ai déjà travaillé auparavant (sur les « smart grids » et en particulier les nouveaux compteurs « intelligents »), sur les différentes typologies d’objet, que sont les outils, les machines, les instruments, les appareils et les dispositifs. Je vais repérer d’autres situations plus ou moins similaires et vous les présenter bien sur.

En attendant, la transposition des types de relations entre les êtres humains, celles des objets, et celles entres les êtres humains et les objets, m’ouvre des portes sur la conception des objets. L’étude de ce qu’est ou n’est pas un objet con ou un être humain con, me permet de repérer les formes, de comprendre la constitution, la façon dont est fabriqué un état de con, et un état de « non-con ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *