Prémices du Collectif Bam

Histoire prénatale d’un collectif de design.

Introduction ! À vrai dire, nous aurions pu utiliser tout un panel de formules introductives : « Les technologies de l’information et de la communication bouleversent notre société, cependant… », « Nous assistons aujourd’hui à l’émergence de pratiques numériques et collaboratives qui… » blablabla ! Cela nous aurait facilité la tâche mais n’aurait, selon nous, pas convenu à l’intention de ce présent texte. Nous souhaitons avant tout vous faire part d’une frustration, d’un sentiment de perte, d’une situation plutôt bancale au sein de notre discipline : le design. Nous ne savons pas exactement quoi vous expliquer. C’est pourquoi, comme toute rencontre impromptu, des présentations s’imposent !

Nous sommes deux. Aujourd’hui amis et collègues, nous avons suivis une formation en design plutôt classique. Nous avons été diplômés d’un DSAA, le Diplôme Supérieure d’Arts Appliqués en design, en 2013 (Thomas Thibault à l’École Boulleet Anthony Ferretti à l’ENSAAMA — Olivier de Serres).

Nous débutions nos activités professionnelles en parallèle de nos études. Amis et colocataires dans une même maison, nous passions du temps à partager nos expériences étudiantes ainsi que professionnelles. Nous discutions et débattions d’événements actuels, de phénomènes de société, de pratiques émergentes, en dévorant livres, articles et conférences sur notre discipline et sur les pratiques dites « collaboratives et numériques ». Nous aimions et aimons toujours lire, non pas par simple boulimie mais plutôt par quête de sens, car, disons le, nous avions le sentiment qu’il y avait une sorte de fracture, de scission, entre ce qu’on nous enseignait et « l’expérience de vie » dans laquelle nous étions et sommes encore aujourd’hui. Attention, comprenez ici que l’enseignement que nous avons suivi dans nos écoles respectives nous a tout de même apporté de nombreuses connaissances au sein de notre discipline. Des connaissances essentiellement pratiques et très peu théoriques… du savoir-faire en somme. Mais voilà, le constat est que nous, ainsi que la plupart des étudiants en école de design, se retrouvons généralement assez bien équipé dans l’opération du design lui-même, mais très souvent, vous l’aurez compris, en perte de moyens dans la théorie. Il est clair que nous maîtrisons très bien à la sortie de ces études les outils techniques (modélisation 3D, le dessin, le photomontage, l’imagerie de synthèse, l’impression 3D, la découpe laser, etc… ) et les méthodes créatives (l’avant-projet, le cahier des charges, la veille, le brief créatif, le public cible, les planches tendances, les ateliers participatifs, etc) que nous utilisons quotidiennement dans notre activité professionnelle de design. Nous remercions évidemment nos écoles et ses professeurs pour leur accompagnement et tout ce qu’ils nous ont partagé. Notre inquiétude ne se porte pas sur l’efficacité de ces méthodes créatives et de ces outils, mais plutôt sur le sentiment que la formation en design dans ces écoles se tenait à distance des « expériences » que nous vivions, et qu’elle fournissait peu de moyens de questionner notre discipline. En effet, nous constatons, de par notre expérience estudiantine et celle de nos collègues designers, que cette frustration partagée a des conséquences relationnelles entre les élèves et le cadre pédagogique. Des relations antinomiques qui tournent parfois aux conflits. L’enseignement aux méthodes créatives et à la maîtrise des outils de conception nous a été et est, nous le reconnaissons, tout à fait favorable à l’aisance professionnelle et l’efficacité exécutive des futurs designers sortis des écoles de design. Cependant, notre exigence en tant qu’apprenti-designers ne pouvait et ne peut se satisfaire de projets simplement dédiés à ce type de formation majoritairement centrée sur la maîtrise des méthodes et outils de création. Si nous, comme beaucoup de jeunes étudiants en design, sommes rentrés dans ces écoles, c’est avant tout pour traiter nos environnements, dessiner des objets qui transforment notre cadre de vie… ou plutôt « améliorer ou du moins maintenir l’habitabilité du monde dans toutes ses dimensions » (Alain Findeli, 2010). Faire un lit modulaire pour le bonheur d’un couple de vacances ou bien saler et poivrer grâce à une poivrière « innovante » ou encore imaginer la brosse de toilettes et le concasseur à glaçon dernière génération… voilà quelques exemples de projet pédagogique ou pseudo-commande proposés en grande partie dans ces écoles. Projets, par ailleurs, qui ne résonnent pas avec nos propres convictions et « expériences de vie ». Bien sûr, certaines initiatives stimulaient notre curiosité ! Nous trouvions et estimions, que certaines écoles, souvent de par leur collaboration avec des universités ou des laboratoires de recherche, proposent ou tentent de proposer des projets qui ambitionnent plus « d’améliorer ou du moins maintenir l’habitabilité du monde ». Vous l’aurez donc compris, nous sentons chez beaucoup d’étudiants en design, une frustration, une sorte de décalage, un fossé, avec peu de dialogue entre notre enseignement et notre vie hors école de design, qu’elle soit personnelle ou professionnelle.

Pourquoi exprimer et exposer ce sentiment ? Parce qu’il a participé et participe encore à l’envie de nous interroger sur notre profession. Il nous a aussi permis d’embrayer très brièvement, dans ce début de texte, sur l’expérience de nos formations en design. Mais nous pensons que ce sentiment est aussi peut-être une petite porte d’entrée vers une présentation de notre intention d’aujourd’hui. Mais nous aurons tout à fait le temps d’y revenir.

Comprendre ce sentiment demande à en étudier son apparition et son milieu. En effet, celui-ci s’est formé et s’est renforcé dans un contexte de vie et de travail qui se construisait et se peaufinait au fil des années. En 2012, Anthony était stagiaire en design dans le département « Conception & identité des espaces » de la Maîtrise d’Ouvrage des Projets de la RATP et Thomas au sein du projet Innovations DemocraTIC de la FING(Fondation Internet Nouvelle Génération). Ces stages, réalisés dans le cadre de nos deux années de formation à l’École Boulle et à l’ENSAAMA — Olivier de Serres, nous a offert de nombreuses connaissances au sein de notre discipline et nous a ouvert sur des terrains plutôt inhabituels : Thomas se demandait comment accompagner et augmenter la démocratie grâce aux outils du numérique et du design ; Anthony dessinait une multitude d’abribus et de services de transport plus enclin avec les changements opérés par le numérique ou encore cherchait des pistes de recherche sur la mobilité « collaborative et numérique ».

Une fois ces deux années écoulées, Thomas profita de son année d’Erasmus pour partir 6 mois à Helsinki au MediaLab de la Aalto University, une formation pratique, au croisement du design, de l’art et des technologies numériques, mais aussi théorique avec des moments d’étude sur le rôle du numérique et du design dans la société repoussant encore leur champ d’action. Anthony continua quant à lui son cursus à l’Université Paris 1 — Panthéon Sorbonne, en Master 2 Recherche : Design & Environnementssous la direction de Pierre-Damien Huyghe. Associant constamment pratique et théorie, cette année de formation soutenue également par l’ENSCI — Les Ateliers et l’institut Télécom ParisTech, permettra à Anthony de s’équiper des méthodes et outils universitaires dans, ce que nous appelons plus communément, la « Recherche en Design ».

Simultanément à ces interrogations et le sentiment d’un décalage entre l’école et nos « expériences de vie », nous créons en 2013 notre propre groupe de designers, notre propre environnement de travail ! Certes nous ne formions qu’un « binôme d’irréductibles designers »… mais nous n’envisagions pas le Collectif qu’à deux cerveaux, même en très bonne santé ! Notre envie se portait dans un premier temps autour d’un rassemblement de créatifs qui exprimaient des questionnements proches. Vous l’aurez compris, nous étions encore étudiants. Mais l’envie d’une communauté, l’aspiration à fédérer était bien présente, malgré notre manque de savoir théorique et de pratique professionnelle. Nous l’appelions, tout simplement le Collectif Bam.

Nous projetions dans cette initiative de créer, d’expérimenter, d’opérer par le design nos intentions sans forcément connaître leurs sources, leurs directions ou leurs problèmes. Nous prenions tout de même au départ une sorte de terrain de recherche un peu flou, celui du « numérique » et du « collaboratif » qui nous semblait propre à notre époque avec de nombreuses situations problématiques mais aussi une grande variété de pistes d’applications. Cela nous est apparu à la fois comme une opportunité professionnelle et intellectuelle, qui nous permettait de questionner notre propre discipline. D’autres jeunes designers en quête de sens et aux valeurs communes ont vite rejoint le collectif.

Notre activité professionnelle commença avec la FING sur l’une de leurs « expéditions » autour de l’innovation urbaine, appelée « Alléger la ville ». Au fil des mois et des années, plusieurs projets avec la FING se sont succédés : conception et réalisation des vidéos animées des 5 des 21 « promesses » du cahier d’enjeux « Questions Numériques », création des outils de conception et accompagnement sur les ateliers créatifs du projet « MesInfos », création des livrables de l’expédition « ShaREvolution », etc. Nous commencions également d’autres projets autour des pratiques numériques et collaboratives avec de nouveaux clients et partenaires tels que des entreprises privés, des acteurs publics, des collectivités locales, des start-ups, des associations, des communautés, etc. Mais nous aurons l’occasion de revenir sur les projets du Collectif Bam une autre fois. L’important est de noter qu’une multitude d’interrogations ont émergé dans l’expérience de notre rapport entre la discipline du design et les pratiques dites « numériques et collaboratives ». Très tôt, nous avons compris le numérique dans une logique de cadre de vie et d’environnement. L’esprit des hackers (Steven Levy, Hackers: Heroes of the Computer Revolution, Doubleday, New York, 1984), du DIY,des makers, de l’Open Source, … se présentait à nous comme la clé d’une transition en marche. Parallèlement à cette profusion de questionnements, nous étions en pleine découverte du milieu de l’innovation, de ses acteurs, ses organisations, ses rassemblements, ses méthodes et de son vocabulaire parfois, disons le, barbare et formaliste. Design thinking, co-conception, design de service, design des politiques publiques, … et nous en oublions sans cesse étant donné l’abondance d’anglicismes et de néologismes. Certes, ces termes plus ou moins nouveaux permettent une grande multitude d’interprétation et de définition, mais ils participent aussi à une ségrégation continue des composants du design, quitte à supprimer leurs complémentarités, leurs dialogues, voire peut-être leurs existences mêmes. Mais laissons cette inquiétude de côté. Nous l’approfondirons dans des conditions un peu plus confortables. En tout cas, nous avions le sentiment que le design était partout et nulle part à la fois, qu’il se perdait dans les discours de l’innovation, du conseil, du management, voire du marketing comme si ses valeurs, ses tenants ne l’accompagnaient plus dans cette aventure. Nous côtoyions de plus en plus de consultants, d’agence de conseil en innovation. Et certains vendent le design, bien souvent sans designers… comme s’il s’apparentait à une recette de cuisine et non plus à une certaine posture. Le design est employé sous diverses classes grammaticales, adjectif, verbe, nom… Il devient alors difficile pour des designers de parler au nom du design. Certains le considèrent comme un statut, d’autres le vivent comme une aventure. Certains arrivent à s’auto-persuader dans leur revendication en tant que designer, d’autres doutent continuellement de l’intérêt et du sens de leur discipline. Des questions sont alors à poser ! À quel moment peut on parler de design ? Sous quels critères ? Est-il un statut ou une aventure ?

Paris, mai 2016.
Texte rédigé en collaboration avec Thomas Thibault.