Les chroniques à l’emporte-pièce

Série de petites pensées couchées brutalement et spontanément sur le papier, entre 2015 et 2016. Ces reflexions portent sur le design et sur les relations entre les objets et les gens.

01 | Vers une petite pensée du design

« Tu veux pas mettre un petit congé ici ? », « en rouge, c’est plus joli non ? », « tu rigoles, ça se fait plus ça ! », « formellement, c’est pas top », … j’ai l’impression d’avoir un couteau sous la gorge quand j’entends un truc pareil ! À vrai dire, je me fous éperdument de savoir si tel ou tel objet est « beau ou pas » ! J’essaye même d’éviter cette question. Et à mon avis, je ne suis pas le seul. Beaucoup de designers connaissent ce genre d’expérience, de situations interminables, comme tirés par le mirage du « ça c’est beau ! »… Et pourtant, beaucoup de ces designers tiennent à la beauté.

Certes, je prends déjà beaucoup d’avance dans mon propos, mais, disons-le, le design semble tenir à la beauté ! Évidence pour certains, moins clairs pour d’autres… il semble que cette affaire soit déjà plus ou moins résolue, alors que, j’ose le dire, elle ne l’est pas !

Avant de continuer sur cette lancée plutôt épique, sachez que c’est sans méthode, sans plan, sans ordonnancement ajusté à l’avance, que je débute ce petit texte. À vrai dire, j’ai plus envie de lancer un cri spontané que d’exposer une thèse de plusieurs années ! Alors j’espère que vous ne vous arrêterez pas trop sur l’aspect lacunaire et décousu… Bref !

Pratique et design, voilà deux termes que j’affectionne tout particulièrement[1]. Sachez aussi que nous entendons le mot design comme une pratique de conception et le terme de pratique comme une sorte de relation bidirectionnelle, quasi-amoureuse, avec les objets. Et pourquoi vous parler de ça ?

Parce que j’ai envie de vous parler de ce qui nous fait kiffer. Là où on trouve du beau ! Je ne dis pas, c’est peut être intéressant de parler style ou déco, mais à vrai dire je m’en fou ! Ce que j’aime, c’est la surprise, c’est voir des gens faire des trucs que personne ne calcule, voir des pratiques faire surface ! Bref le beau, pour moi, c’est l’échange ! C’est la manière dont les individus et collectifs vont dialoguer et échanger avec les objets et les environnements, pour créer des choses par surprise. Et le design dans tout ça ? Je penses, et vous l’avez peut-être déjà compris, que le design est là pour permettre cette relation. Autrement dit, il ne crée pas du beau, il crée des objets capables d’accueillir de la beauté. Et bien sûr, ne croyez pas qu’il s’agit ici seulement de design de produit ou exclusivement de design graphique… Cela concerne tout le design ! Espace, graphisme, produit, etc. Il y a de la beauté dans la pratique, mais il n’y en a pas dans l’usage. Le design ne tient pas à la mode, au style, au luxe et à toutes ces choses qui en imposent beaucoup trop. D’ailleurs, je penses qu’il n’a pas grand chose à faire avec tout ça. Je réfute l’idée que le design consiste à définir ce qu’y est bon ou mauvais, à dire ce qui est beau ou moche, à poser n’importe quelle positivité[2] ! Ouf ça fait du bien quand ça sort !

Chose dite, essayons, si vous me le permettez, d’aborder le design de ce point de vue. Tiens d’ailleurs, ça ne me fait penser à quelqu’un, un mec sympa, tranquille et bien dans ses pompes, qui s’est fait kidnapper par des pirates ! Au fond, il a toujours été le plus fidèle partenaire du design, les deux formaient un couple inséparable d’ailleurs… mais non, certains ont décidé de le faire souffrir, de le mettre soit disant à l’écart du design ! On l’appelle en général, et très souvent dans le conseil, le marketing, et chez beaucoup de designers, le fameux « design thinking » ! What the fuck ! Combien de fois j’ai entendu « mais du coup vous faites du design thinking ? »… Non mais je ne fais pas du design plus plus, je fais du design tout court ! C’est peut-être par abus de langage ou mauvaise traduction… ou alors nous avons choisi de mettre le design en cage, menotté à sa seule capacité exécutive, sans pensée, sans vie, sans aspiration humaine… un « tebé » quoi ! De notre point de vue, nous pourrions définir le « design thinking » dans sa simple traduction, soit la pensée du design. Or si nous entendons, le design comme une pratique qui consiste à créer des objets capables d’être pratiqués, et par la même occasion d’accueillir de la beauté, alors la pensée du design est une conduite qui consiste à penser par la capacité à pratiquer, à soigner, autrement dit à éviter toutes formes d’incurie[3]. Voyez-vous, je ne parle de pensée design, je dis bien la pensée du design. À vous de définir d’après ce point de vue, si vous le souhaitez, ce que peut être une pensée design. Haaa, franchement, je me sens de mieux en mieux ! Une pensée design est comprise ici comme une pensée qualifiée de design, un peu comme quand tu écoutes les lécheurs de vitrines dirent « ho ça c’est design ! ». De notre point de vue, une pensée design est donc une pensée capable d’être pratiquée, et donc, je radote, capable d’accueillir de la beauté. Je vous invite à faire le même exercice autour de vous, qu’est ce qu’un objet design, une image design, une politique design, etc… Et inversement, un objet non-design, une image non-design, une politique non-design ! Ça fait flipper ! Et maintenant qu’on y est, un « design non-design » ! Essayons de creuser un peu plus loin cette idée, même si j’avoue que mes neurones tirent de plus en plus… Un « design non-design » serait une sorte de pratique de conception sans conduite, comportementale en somme. Nous pouvons comprendre le « design non-design », comme un comportement de conception, utilisable mais impraticable, qui donc supprime définitivement toute surprise, toute beauté dans l’acte de créer. Je vais peut-être un peu loin dans mon propos, mais le « design non-design » n’est pas une pratique, c’est un usage, quelque chose qui s’utilise avec une jolie notice d’utilisation. Etape 1, Etape 2, Etape 3, Attention vous avez changez de trajectoire revenez à l’Etape 4, Etape 4 effectuée, Etape 5, bravo vous avez créé ! Voilà un « design non-design ». Et j’ai le sentiment que nous adoptons le design thinking comme un « design non-design », une bonne méthodologie bien efficace, bien rentable, bien désirable, bien fiable… mais sans conduite, sans liberté, sans réglage, sans surprise, sans vie, comme si la pratique du design était déjà dessiné d’avance, comme s’il était impossible de faire autrement ! Ça me rappel la fumeuse stratégie caca pour les connaisseurs. Comprenons bien que ce n’est pas la puissance de ces méthodes, ni leur efficacité que nous remettons en cause, mais bien leur impraticabilité, leur inréglabilité… c’est l’absence de la pensée du design qui nous frappe ici !

Paris, décembre 2015.

[1] « Nous concevons ou cherchons à concevoir autant que possible, des objets qui ne nous assignent pas à des usages prescris et déterminés, mais des objets que nous, individus et/ou collectifs pouvons pratiquer ! Nous sommes attachés et particulièrement soucieux de la relation et des interactions entre les personnes et les objets. Nous créons des objets où chacun peut au moins avoir la possibilité de les pratiquer. Des objets dotés d’une capacité d’accueillir notre volonté d’échanger avec eux… notre intention de les pratiquer. Conduire quelque chose, c’est aussi se conduire soi-même, se conduire dans nos environnements. » Source : Anthony Ferretti, Collectif Bam – Design, Pratique et conduite, Paris, 2015 [en ligne]. Disponible sur : < http://www.anthonyferretti.fr/collectif-bam/ > (consulté le 19/12/ 2015).

[2] « Selon Hyppolite, « destin » et « positivité » sont deux concepts clés de la pensée de Hegel. Plus particulièrement, le terme « positivité » trouve son lieu propre dans l’opposition entre « religion naturelle » et « religion positive ». Alors que la religion naturelle concerne la relation immédiate et générale de la raison humaine avec le divin, la « religion positive » ou historique comprend l’ensemble des croyances, des règles et des rites qui se trouvent imposés de l’extérieur aux individus dans une société donnée à un moment donné de son histoire. Une « religion positive », écrit Hegel dans un passage cité par Hyppolite, « implique des sentiments qui sont plus ou moins imprimés par contrainte dans les âmes ; des actions qui sont l’effet d’un commandement et le résultat d’une obéissance et sont accomplies sans intérêt direct » (Introduction à la philosophie de l’histoire de Hegel, p.43). […] Hyppolite précise : « […] En un certain sens, la positivité est considérée par Hegel comme un obstacle à la liberté de l’homme, et comme telle, elle est condamnée. Rechercher les éléments positifs d’une religion, et l’on pourrait ajouter, d’un état social, c’est découvrir ce qui en eux s’impose par contrainte à l’homme, ce qui fait tache dans la pureté de la raison ; en un autre sens, qui finit par l’emporter au cours du développement de Hegel, la positivité doit être conciliée avec la raison qui perd alors son caractére abstrait et devient adéquate à la richesse concrète de la vie. On voit donc pourquoi le concept de positivité est au centre des perspectives hégéliennes » (p.46). » Source : Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, traduit de l’italien par Martin Rueff, Rivages poche Petite Bibliothèque, 2014, p. 12, p. 13, p. 14, p. 15. [3]Définition du mot « incurie », d’après le Trésor de la Langue Française informatisé : « Indifférence et manque total de soin ou d’application dans l’exercice d’une fonction ou dans l’exécution d’une tâche », [en ligne]. Disponible sur : < http:// atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=1220017410 > (consulté le 08/05/2014).

N°2 | Quelques semaines plus tard…

J’avais très envie de poursuivre mon dernier texte sur le design, la pensée du design, la beauté, etc. J’ai d’ailleurs beaucoup de mal à l’intituler[1]. Celui-ci se conforme de très loin à une « recherche », disons, plutôt classique. C’est très décousu, avec l’impression de partir dans tous les sens. Mais très surprenant quand même, en tout cas pour moi ! Non, ne vous inquiétiez pas, je ne vais pas vous refaire le même texte sur la surprise, la beauté et compagnie… quoi que le rapprochement est plutôt curieux. Quelle surprise de parler de surprise dans un texte dont le sujet est le design, surprenant n’est-il pas ? Gardons de ça de côté pour le moment.

Je disais donc… Oui je ne trouve pas de titre à ce texte. Un temps viendra où je lui trouverai un petit nom sympathique. En attendant, je vais continuer l’exercice et poser quelques idées sur le papier. Puisque, pour tout va dire, je ne m’attendais pas du tout à parler de beauté dans mon dernier texte. Surtout de beauté au nom du design, de glisser, ou du moins de tenter de définir, même de manière lacunaire et tordue, la beauté au sein de la discipline du design. Je m’apprêtais plutôt à parler de la présentation du design. Enfin bref ! Cela m’a mis un certain temps avant de comprendre que je définissais ce terme avec mon regard de designer. À ne voir de la beauté que dans les actes de partage, que lorsque vous et moi partageons avec ce qui peut partager. Avec ce qui en a au moins la capacité. À ne comprendre la beauté au sein de la discipline du design, que dans l’échange, le partage, la relation entre nous et ce qui est placé devant nous. Un peu comme un shaper entrain de creuser un pain de mousse pour former la planche de surf, ou quand tu contemples le surfeur tartiner la vague en manipulant sa planche dans tous les sens. Oui là, c’est mon expérience du surf qui parle ! Je reviendrai sur la pratique du surf et son lien intime avec le design un peu plus tard. Et en même temps, pourquoi pas en parler maintenant. Accordez-moi une petite parenthèse, si vous me le permettez. Le surf m’a profondément construit et je souhaite vous faire part au moins de ma relation avec cette pratique. Le surfeur a bien une relation affective, charnelle, voire amoureuse avec sa planche et l’environnement où il pratique le surf. Il la chérie, la répare, la soigne, dès fois la décore, la nettoie, l’habille avec quelques accessoires, la protège en la glissant dans sa housse… mais il la connait très bien aussi. Le surfeur sait où sa planche est fragile, il a repéré les fissures et les points de rupture. Avec le temps, sa planche s’est cabossée de trous formés par les coups de pieds ou le poids du torse quand il rame. Et puis, comme de nombreuses relations amoureuses, le surfeur la quitte. Elle n’est plus son partenaire. En tout cas, quand ce n’est pas sa planche qui « casse » la première.

La casse ! Parlons en d’ailleurs. Vous l’avez certainement déjà compris, mais le rapprochement entre la rupture amoureuse avec quelqu’un ou avec quelque chose ne me laisse pas indifférent.

– Bon alors ! Comment ça se passe avec Francis ?
– J’ai cassé avec lui semaine dernière ! Pas mon genre, trop sentimental…
– Ho il est mignon pourtant. Et avec Thierry ?
– Il s’est cassé hier, il en peut plus de Paris.
– De toute façon, c’est vrai, Paris ça lui va pas ! Et sinon, le travail ça va ?
– M’en parle pas, mon ordi est cassé ! Il m’a lâché, le con ! Et du coup je peux plus bosser, j’ai plus internet et j’ai surtout perdu tous mes fichiers. J’ai vraiment tout perdu, et je sais plus quoi faire quand je rentre chez moi.

Mais qu’est ce que c’est drôle et triste à la fois. Ces petits moments que nous passons avec nos objets à les chérir, à les aimer, à les partager, à les offrir, à les garder exclusivement pour soi, à les protéger, certains sont même destinés à en protéger d’autres et d’autres à les détruire. Et dès fois, dans les moments les plus douloureux, nous les insultons, nous les frappons, nous les jetons par la fenêtre ou à la poubelle, nous les détruisons, nous les enfermons, nous les haïssons et nous les bannissons, jusqu’au jour où nous les retrouvons dans une veille boite à chaussures à échanger avec eux sur nos souvenirs partagés.

Nous vivons avec eux une multitude d’expériences, de relations, de situations aussi violente que douces, aussi irritantes qu’accueillantes.

Quand ton ordinateur ferme spontanément alors que tu n’as rien enregistré, tu réagis ! Donc tu t’énerves et tu commences à le secouer tout en l’insultant de « Putin de merde, t’es trop con ! ».

Paris, janvier 2016.

03 | Le design et les cons…

Les discussions avec mes grands parents sont très souvent nourrissantes. C’est évident. Mais cette fois-ci, notre conversation de l’après diner m’a provoqué une véritable éruption d’idées. Voilà ce que je me suis entendu dire à mes grands-parents : « Il y a des gens cons et des gens pas cons comme il existe des objets cons et des objets pas cons ». Bon… c’est peut-être la première fois que je me cite, mais j’espère que vous et moi, sommes plutôt d’accord sur ce point. C’est plutôt difficile de discuter, de « commercer » avec les gens cons. J’ai souvent l’impression de parler à un mur, de parler à quelque chose qui parle devant moi, qui débite du mot en te faisant croire, ou pire en te demandant de croire que c’est toi, le mur ! Et dans une situation aussi pathétique que celle-ci, je me fais passer pour un con afin de satisfaire sa demande, et que dans sa satisfaction il puisse, par lui-même, comprendre sa connerie. Oui c’est pathétique, et je ne parle pas des gens cons mais de ma réaction. Et en même temps ? Quoi faire quand on discute avec les cons, enfin qu’on fait semblant de discuter, ou mieux, quand l’autre se sert de vous pour discuter avec lui même à travers vous ?

Solution 1 : Vous lui dites : T’es con ! Celui-ci rétorque, avec une flopée d’arguments bien dissimulés pour vous dire que c’est vous, le con ! Mieux, si le fameux con est bien mûr, et que vous n’êtes pas suffisamment armé ou protégé envers ces spécimens, vous risquerez de croire effectivement que c’est vous, le con. C’est ensuite dans cette situation, que vous finissez par lui rendre raison, même si le con de toute façon a pour lui toujours raison. Soumis donc à son autorité, vous vous disposez à lui.

Solution 2 : Vous travaillez le con pour lui faire quitter son état de con ! Pas évident, n’est-ce pas ? Cette tache, si vous vous y confrontez, s’avère tout aussi amusante qu’éprouvante. Vous êtes face à un con, qu’il soit objet ou personne, et vous optez pour chercher, fouiller, rencontrer en lui, autre chose qu’un con, voire l’antipode même d’un con. En effet, il semble que des gens ou des trucs peuvent être con de temps en temps.

Pour mon cas, et je penses que mon entourage en témoignera, il m’arrive d’être con occasionnellement. Je peux affirmer cela, parce que j’ai la sensation d’être con de temps en temps, de fermer des portes, de bloquer toutes invitations à celles ou à ceux qui souhaiteraient échanger avec moi. J’ai, dans ces moments, l’impression d’avoir perdu la capacité ou être dans l’incapacité même de partager, de commercer avec quelqu’un ou quelque chose. Je ne m’énerve pas, mais je suis emporté, complétement envahi, transcendé aveuglement par un état où l’autre doit être et est de toute façon à mon service. C’est au sein de notre « échange » (les guillemets sont nécessaires ici), que je vais lui bloquer toutes libertés, toutes marges de manœuvre. L’autre, mon « interlocuteur » (encore des guillemets), ne peut même plus ne pas être d’accord avec mon discours. Ce sont des situations où je me trouve en général, devant une personne ou une foule entière, tout simplement seul, tout simplement con. Voilà, j’espère sincèrement que ces moments sont plutôt exceptionnels. Et je vous avoue que je fais l’exercice quotidien de ne pas être emporté par cet état, avec l’objectif de supprimer définitivement ce personnage, ce « moi con » qui n’est pas moi. Parler de moi me permet de revenir sur la Solution 2, celle de travailler le con pour lui faire quitter son état de con. Et en l’occurrence, le con ici c’est « moi », ou plutôt le « moi con » (les guillemets sont de mises une fois de plus). J’essaye d’éviter cet état de con. Cela me transforme en con, en un personnage. C’est pourquoi, je fais l’exercice de présenter des marges de manœuvre, de toujours laisser la possibilité à celle, celui ou à ce qui est placé devant moi d’avoir la possibilité de ne pas être d’accord avec moi. Le con est un personnage que l’on peut incarner, en se munissant des stratagèmes de la dialectique éristique, tels que l’insulte, l’énervement, les citations, la caricature, la dispersion des questions, la provocation… Mais l’idée d’avoir toujours le dernier mot, comme on dit, cela me dégoute ! C’est pourquoi, je cherche là où l’on peut donc échanger, trouver un terrain, comme une piste de dance. Quand je discute avec quelqu’un dans ces conditions, c’est, comment dire, un délice ! Il y a du rebond. Comme quand on crée seul, à deux ou plus, il y a du rebond. Donc, la solution 2 : « Vous travaillez le con pour lui faire quitter son état de con », signifie peut être s’écouter soi-même, voir si vous n’êtes pas déjà emporté par cet état et si vous offrez des marges de manœuvre. Si c’est le cas, je pense que c’est déjà un bon point. Si non, je vous invite à faire l’exercice de quitter, lorsque ça vous prend, cet état de con. Une fois que vous n’êtes plus con, vous pourrez, je pense, commercer avec quelqu’un ou quelque chose, avec l’autre, votre partenaire, votre environnement, et tout ce qui est devant vous. Mais encore faut-il que, ce qui est placé devant vous, ne soit pas con. Alors, là c’est difficile ! Surtout que ça peut être blessant de dire à l’autre qu’il est con. Et je ne vous conseille pas de sortir ce texte pour convaincre l’autre qu’il est con…

– Écoute Jean-Marie, je pense que là tu es emporté par ton état de con. Je ne peux plus ne pas être d’accord avec toi.
– Pardon Marine, merci de me ramener dans l’échange. Je ne t’ai laissé aucune marge de manœuvre, je suis désolé. J’espère que cela ne t’a pas gêné d’être à mon service, soumis à mon autorité comme disposé à moi et à mon discours ?
– Non, tu me connais. J’adore quand tu te prends en main, que tu parles tout seul des heures à me dire que c’est moi la conne, j’ai vraiment l’impression de servir à quelque chose.

Cela serait, à mon avis, faire un très mauvais usage de ce texte… vous pouvez essayer, mais je pense qu’il n’y a que Jean-Marie et sa partenaire pour réagir comme ça. Généralement, on s’énerve… Du style : « Putin, mais t’es con ou tu le fais exprès ?! » Et je pourrais d’ailleurs vous écrire d’autres dialogues fictifs comme les querelles de couples sur le dernier yaourt, les débats politiques télévisés sur le mariage homosexuel, etc. Mais je pense que j’en ai dit assez pour le moment.

Si je vous parle de ça, c’est que le con m’intéresse fortement, et que j’ai remarqué que cet état, ce personnage se manifeste aussi chez les objets. Je débute tout juste mes observations sur les relations entre les gens cons avec les gens cons, les gens cons avec les gens pas cons, les gens pas cons avec les gens pas cons, et je m’apprête aujourd’hui à étudier aussi celles entre les gens cons avec les objets cons, les gens cons avec les objets pas cons, puis les gens pas cons avec les objets cons, et enfin les gens pas cons avec les objets pas cons. La distinction entre les êtres humains et les artefacts se dissipe et semble disparaître au fil de mes observations. Cet exercice m’amène à penser au delà de la séparation entre les hommes et les objets. L’objet, définissant étymologiquement ce qui est placé devant, me conduit à continuer mon étude avec cette formule : X et ce qui est devant X. L’unité X pouvant être absolument tout. C’est pourquoi je continue mes observations aussi sur les relations entre les objets cons avec les objets cons, les objets cons avec les objets pas cons, et enfin les objets pas cons avec les objets pas cons. Peut-être que je fais fausse route, j’en sais rien à vrai dire. Mais il est clair que j’ai déjà repéré des objets qui sont cons, d’autres cons de temps en temps, et certains pas du tout. Des situations, comme celle du logiciel informatique qui s’éteint spontanément. L’ordinateur vous transmet alors un communiqué, qui vous dit « le logiciel a fermé spontanément », vous laissant alors le « choix » (là aussi les guillemets sont importants) entre « Ok » ou « Annuler ». C’est aujourd’hui une situation courante. Il y en a des plus drôles, des plus graves, et il en existe d’autres peut-être plus intéressantes pour mon étude. Je suis au début de mes observations, même si j’ai déjà travaillé auparavant (sur les « smart grids » et en particulier les nouveaux compteurs « intelligents »), sur les différentes typologies d’objet, que sont les outils, les machines, les instruments, les appareils et les dispositifs. Je vais repérer d’autres situations plus ou moins similaires et vous les présenter bien sur.

En attendant, la transposition des types de relations entre les êtres humains, celles des objets, et celles entres les êtres humains et les objets, m’ouvre des portes sur la conception des objets. L’étude de ce qu’est ou n’est pas un objet con ou un être humain con, me permet de repérer les formes, de comprendre la constitution, la façon dont est fabriqué un état de con, et un état de « non-con ».

Paris, février 2016.